Lilyluciole

C’est l’histoire d’un DM, autrement dit d’un message privé sur Instagram. Romy nous contacte alors pour nous parler d’une chanteuse de l’ombre dont elle est la manager : Marielle. Au-delà de la beauté de sa mélodie, les thématiques au coeur des questions féministes nous touchent particulièrement et nous décidons ensemble d’une rencontre. Un instant presque hors du temps dans un café parisien où deux femmes nous parlent de leur rapport à la monoparentalité et ses conséquences personnelles. La seule question en suspens reste à savoir comment nos deux complices s’étaient elles-mêmes rencontrées. Alors cher lecteur, nous vous laissons la liberté de le deviner entre les lignes de cette interview, tout comme nous ne l’avons appris qu’en fin d’enregistrement, la réponse est aussi surprenante qu’évidente. Belle lecture ! 

 

  • “Sortir les femmes de l’ombre”, cela évoque quoi pour vous?

Marielle : C’est proposer d’offrir la lumière à des femmes qui sont différentes de celles qui sont dans une position traditionnelle (« bien mariées » etc), en l'occurrence celles qui ont des difficultés quotidiennes à aider leurs enfants, mais aussi des femmes qui ne veulent pas avoir d’enfant, des femmes veuves, et/ou bien sûr, des femmes monoparentales, des femmes en danger de violence avec leur concubin, ou des femmes qui subissent des métiers compliqués (péripatéticiennes etc). Il s’agit de leur offrir la parole et les aider au plus proche de leurs difficultés (exemple : le logement, la nourriture, la sécurité affective, les échanges de paroles, leur donner confiance, etc...). 

Romy : C’est mettre en lumière des femmes qui travaillent dans l’ombre et sont tellement englouties par la masse de choses à faire, autant pro que privée, qu’elles n’ont pas le temps de penser à elles. C’est leur donner un écrin, une visibilité, comme un cadeau.

  • Pouvez vous vous présenter (votre travail, votre pratique artistique)?

Marielle : Je suis auteur-compositrice, je travaille tous les jours l’écriture, la musicalité, j’écoute énormément de musique, tout m’inspire, je suis boulimique de sensations musicales, cinématographiques, olfactives, de voyages aussi. Tous les arts m’inspirent, (sauf la sculpture) En revanche, le cinéma, la peinture et la littérature sont des arts majeurs à mes yeux, qui retiennent mon attention. Tous les soirs, j’essaye de transformer cette matière en créations musicales, d’une façon ou d’une autre. 

Romy : Je suis réalisatrice et musicienne. A la base, tout part des mots, les mots portent mon inspiration. J’écris des chansons et réalise des films, que j’interprète ou qui sont interprétés : Là, j’ai réalisé le clip “Single Héroe” de Marielle. J’ai besoin qu’il y ait des messages et des émotions.  Quand un sujet me porte, j’aime m’investir à tous niveaux et être transversale, du coup, j’ai monté ma boite.

J’aime les mots, leurs rythme, la sonorité et le sens qu’ils déploient.  Quand l’alignement sonne juste sur une mélodie, c’est un feu d’artifice ! Je peux écouter 45 fois un son, juste pour quelques mots en boucle !

 

  • Comment vous êtes vous rencontrées ?  

Romy : Surprise !  

 

Marielle : C’est un mystère. Nous nous sommes rencontrées il y a un moment déjà et nous travaillons très bien ensemble, sommes très complémentaires. 

 

  • Comment avez vous travaillé toutes les deux pour le projet Single heroe  qui sort très prochainement?

Romy : L’hiver dernier, Marielle m’a envoyé par Whatsapp un “piano voix” de Single Heroe, j’étais en résidence de montage au Portugal et je battais des oeufs. Je reçois ce son et là je m'arrête net. Je me dis, c’est quoi ça ? Je sens un truc super puissant, sa voix écorchée, ses mots lâchés, comme ça. Je suis happée. Je l’appelle “C’est quoi cette chanson de fou ?” Je me souviens que j’étais dans une station balnéaire désertique et que devant nous, l’Océan Atlantique battait des vagues. J’écoutais en boucle Bowie et ce titre, Single Heroe. Cette chanson pour moi, marque un tournant chez Marielle, c’est une révolte, un cri comme un aveu. Survolté. Sublime. 

Marielle : Je n’ai pas travaillé avec Romy pour ce morceau au départ, néanmoins j’avais fait un « piano- voix » en décembre 2018, qui était les prémices du morceau et je le lui ai envoyé par Whatsapp. A l’époque j’habitais à Nice, et elle m’a aussitôt rappelée en me disant qu’elle étant fan de ce morceau. J’avais fait le premier couplet et elle m’a encouragée à continuer le morceau, personnellement, j’étais sûre que ce morceau était un virage dans ma vie artistique et Romy m’a convaincue de l’amener à maturité, comme je l’ai fait. 

  • Pourquoi cette envie de travailler sur la question de la monoparentalité?

Marielle : J’ai été concernée par ce sujet pendant des années, je suis à présent sortie des années les plus compliquées de ce passage car mes enfants sont grands, et je pense que du fait que j’en sois sortie, j’ai pu en parler plus librement dans cette chanson, qui est arrivée sans débarquer. 

Romy : Bonne question ! Mes créations tournent pour le moment autour de ce sujet dont je suis empreinte. Je pense qu’il a été fondateur et je me dis des fois que j’ai l’impression d'être née d’un divorce ;  J’ai grandi dans une famille monoparentale, avec une mère qui endossait les deux rôles. Ce n’était pas facile tous les jours. Quand il manque quelqu’un, il faut se battre. En tant qu’aînée, je me suis vite sentie responsable. Il y a un vrai sujet, sur ces mères, ces femmes. Pour moi, les héroïnes du 21ème siècle, ce sont elles !

Ces femmes libres, puissantes et fortes. Je suis fascinée et émue quand je les regarde, elles incarnent à mes yeux une justice.  Je les trouve sublimes. Mon prochain film, c’est sur elles, que j'aimerais le faire. Un portrait de single mom, que dis-je, de Single Heroe !

En ce moment, je travaille sur ce sujet, de façon autobiographique et documentaire :  “le divorce de mes parents”. J’interroge le passé pour tenter de ne pas reproduire certains schémas. La forme est hybride et musicale. Nous sommes beaucoup d’enfants de divorcés à nous interroger sur l’histoire de couple de nos parents, afin de comprendre comment cela influe en nous. Ce divorce m’a sacrément marqué au point d’écrire, chanter et réaliser là dessus. Je suis un pur produit monoparental (rires)  Enfin, pour le moment, ensuite viendra le deuxième chapitre de ma vie !

Comment s’en sortir aujourd’hui en tant que femmes dans l’art? Comment se démarquer ? 

Marielle : Bonne question ! Je ne pense pas qu’il y ait de recette, néanmoins je préconise la solidarité et la sororité qui sont des notions essentielles et pas forcément évidentes aujourd’hui encore. Je réalise avec effroi qu’il y a encore beaucoup de femmes machistes, qui préfèrent regarder les femmes artistes ou différentes (monoparentales par exemple) avec sévérité et jugement, comme si on leur faisait peur, comme si on était des rivales. Mais entre artistes, il est possible d’avoir de la solidarité et c’est dans cette énergie là que l’on peut se tendre la main, s’entraider et gravir les échelons. 

Romy : Hum… En faisant ce que l’on sent, en écoutant son coeur et en étant audacieuse. En osant aller là où on ne va pas et ne jamais, jamais, se cantonner à ce que l’on attend de nous. Et faire, faire, faire. En se soutenant, aussi, être à l’écoute et bienveillante.

Vous êtes française ou vous venez souvent sur la France mais vous résidez en Belgique ?  Quel regard selon vous les belges portent t’ils/elles sur les questions d’égalité homme-femme en général ? Dans la sphère artistique ? Voyez-vous des différences avec la France ?

Romy : Je trouve les belges très libres, lâchés et en même temps, dans un truc assez pragmatique, à la germanique et donc, carrés. Je trouve les hommes belges moins machistes, la femme y est à mon sens, plus considérée et de manière tacite.  Les belges sont très ouverts sur l’art (pictural surtout), curieux et polyglottes. Par rapport à la France, il y a plus de folie et c’est moins “maîtrisé”. Après, ma culture est française, j’aime la France, ses mots, j’ai grandis ici. Je suis née à Bxl et j’en suis partie à 6 ans. J’y garde un souvenir d’enfance, comme une empreinte, un ciel gris clair et des voix qui réchauffent. 

Marielle : Je suis franco-belge, je vis depuis trop longtemps en France pour savoir s’il y a des différences hommes/femmes en Belgique, mais je pense que la Belgique est légèrement moins machiste, les femmes sont moins jugées, c’est un sentiment que j’ai. 

  • Féminisme, un gros mot ? 

Marielle : Sûrement pas, c’est un joli mot et pendant des années ce courant a été considéré comme « résolu » par le courant soixante-huitard et qui aujourd’hui surgit peut-être à cause du recul des droits de la Femme (sûrement à cause de l’obscurantisme et de l’extrémisme religieux qui a opéré un recul pour les droits de la femme). 

La jeune génération est très féministe et elle nous offre un regard très puissant sur ce mouvement qui s’élève à nouveau. Pour nous, les femmes des années 70, on pensait que la question était résolue. Ma mère était une femme libre. Par la suite, durant les années 2010, ma fille m’a dit que j’étais féministe et ça m’a étonnée car je pensais que non. Je ne posais pas des mots aussi cash sur cette façon de penser. Maintenant, je sais que je le suis, et que cela n’exclue pas d’aimer les hommes !! 

Romy : Au début, oui ! Mais quand on sait que cela signifie purement : égalité homme-femme, on tombe de haut ! Féministe =  être égalitaire ! Je vois tellement de femmes autour de moi, avec tant de courage en elles, de force, de volonté. Mes modèles de cran, ce sont des femmes : Marielle en premier, Sonia Rykiel, des femmes qui créent et qui ont fondé des univers. Je trouve les femmes souvent plus courageuses que les hommes, dans leurs choix. Je dis “souvent” car autour de moi, il y a des hommes courageux et merveilleux, qui ont des convictions et de l’audace dans leurs actions. Je ne souhaite pas rentrer dans une guerre de genres. Cependant, souvent, dans les gestes du quotidien, dans des petites choses infimes, le courage des femmes se démarque.

 

Comment continuer à faire Sortir les Femmes de l’Ombre ?

Romy : En se soutenant, en s’écoutant avec bienveillance et en arrêtant de se comparer.  C’est à nous de l’intérieur et entre femmes, de faire bouger les lignes pour nous renforcer. C’est une éducation qu’il faut repenser ! Je suis optimiste. Je trouve les amitiés féminines fortes et puissantes. En ce moment, je travaille beaucoup avec des femmes et il y a un réel élan, une liberté et une solidarité. On est à l’aube de quelque chose et c’est beau.

Marielle : En fédérant et peut-être que la musique ou les arts en général peuvent être un vecteur qui décomplexe, qui donne la sensation de ne plus être seules, qui offre une identification, une promesse, un espoir de s’en sortir. En tout cas j’y crois ! 

Interview de Ségolène Montcel & Lilyluciole 

 

PS : Marielle et Romy sont mère et fille !